Brésil, une puissance en question à la veille de la COP30
À la veille de la COP30, le Brésil fait face à une vive contradiction : alors que le pays veut s’imposer comme un acteur clé de la gouvernance climatique mondiale, il est secoué par une opération policière d’une violence inédite à Rio de Janeiro. L’« opération confinement », a ravivé les critiques sur les méthodes des forces de l’ordre. Entre impératifs sécuritaires, tensions politiques et pression internationale, MOVISAFE analyse cette séquence qui met en lumière les fragilités structurelles du pays.
Aujourd’hui, le Brésil est observé de près par le monde entier pour deux événements contradictoires et pourtant étroitement liés.
À l’heure où le pays s’apprête à accueillir les dirigeants du monde entier dans 200 délégations à Belém pour la COP30, la récente opération policière dans les favelas a mis en lumière l’emprise du crime organisé sur le pays tout en questionnant les méthodes policières déployées dans les quartiers les plus pauvres.
Le 28 octobre dernier, avec quelque 2 500 policiers mobilisés, l’objectif annoncé de cette opération était d’exécuter une centaines de mandants visant l’arrestation des chefs du Comando Vermelho.
Ces deux faits – la guerre contre le crime et les enjeux écologiques – semblent contradictoires, mais ils se rejoignent dans l’attention mondiale portée au Brésil.
Hasard du calendrier bénéfique ou malheureux pour le plus grand pays d’Amérique latine ?
Une opération surprise, pire massacre policier à Rio
Le mardi 28 octobre, Rio, deuxième ville la plus peuplée du Brésil[1], a connu l’opération policière la plus meurtrière de son histoire (remplaçant celle du 6 mai 2021 dans la favela de Jacarezinho, également dirigée contre le Comando Vermelho, qui avait fait 28 morts).
[1] São Paulo compte 12 millions d’habitants et l’agglomération de Rio compte 11 millions d’habitants (6 millions intramurros).
Mobilisant près de 2 500 agents des forces de l’ordre, l’« opération confinement » a fait environ 130 morts, dont 4 membres des forces de l’ordre (2 policiers militaires et 2 agents du BOPE[1]) et mené à près de 113 arrestations. Elle visait les membres de l’organisation criminelle Comando Vermelho, qui étend son contrôle dans le Brésil et à l’international. Une des activités les plus enrichissante pour l’organisation est le transport de cocaïne produites en Bolivie, Pérou et Paraguay jusqu’en Europe, Afrique et Asie.
Les chiffres varient selon les sources : 132 morts selon le défenseur des droits de Rio, contre 121 selon la police. Les victimes sont pour la plupart des jeunes hommes, l’enquête en cours déterminera la part de victimes collatérales.
[1] Batalhão de Operações Policiais Especiais, groupe d’intervention d’élite de la police militaire de l’État de Rio de Janeiro au Brésil.
La ville a été plongée dans le chaos : des membres du Comando Vermelho ont installé des barrages à plusieurs points de sortie en représailles aux exécutions dans les favelas, tandis que l’aéroport domestique de Rio a été temporairement fermé pour des raisons de sécurité. Les crimes opportunistes, tels que les pillages et les vols, ont fortement augmenté dans le centre-ville, profitant de la panique généralisée qui a poussé de nombreux habitants à quitter leur travail plus tôt. Même les tarifs des taxis et des mototaxis ont brusquement grimpé, certains cherchant à tirer profit du désordre. Dans les jours qui ont suivi, les résidents ont de facto été confinés pendant deux jours, le temps que la situation revienne à la normal.
La disparité dans l’information communiquée, notamment auprès des civils, a mis en évidence l’importance des dispositifs d’alerte et de sécurité.
- Notre application Movi Alert permettait de suivre en temps réel les opérations et de recommander des mesures de prévention zone par zone, grâce à l’expertise de terrain et à la réactivité des agents.
De même, Movi SOS offrait à nos clients des solutions d’urgence en cas de situation critique.
Endiguer l’influence du Comando Vermelho
Planifiée deux mois à l’avance, l’opération a été lancée tôt le matin afin d’exécuter environ cent mandats d’arrêt, auxquels se sont ajoutés près de 250 mandats supplémentaires émis au cours de l’intervention, qui a eu lieu dans les favelas d’Alemão et de Penha, considérées comme le fief du Comando Vermelho.
Ce groupe, fondé à Rio de Janeiro, né dans les prisons dans les années 1970, est la deuxième organisation criminelle la plus puissante du pays, après le Primeiro Comando da Capital (PCC), basé à São Paulo.
Voir aussi : Silent Expansion: The Rise of Criminal Organizations and Their Impact on Corporate Security in Brazil
Depuis plusieurs années, non sans violence, le Comando Vermelho étend son emprise sur le nord de Rio, profitant selon certains observateurs d’un affaiblissement des actions policières strictes (notamment sous l’effet de l’ADPF 635, une action en justice visant à réduire la létalité policière).
Des rapports indiquent que des criminels venus d’autres États du Brésil et de l’étranger (Venezuela, Paraguay, etc.) ont trouvé refuge dans ces favelas pour y exercer des activités illicites, rendant la criminalité incontrôlable. Le sentiment d’impunité et la facilité d’accès aux armes accentuent cette dérive.
Gangs surarmés et culte de la violence
En réponse à l’utilisation systématique de la violence préventive de la police, les trafiquants de drogue ont lancé des grenades sur les agents à l’aide de drones, tandis que des barricades en feu bloquaient les accès. La ville a été le théâtre de scènes d’affrontements rappelant un véritable scène de guerre : policiers et trafiquants échangeaient des tirs, les seconds en gilets par balles ouvrant le feu sur les forces de l’ordre, qui, mieux entraînés, répliquaient avec une puissance de feu nettement supérieure, expliquant en partie le nombre très élevé de morts.
La police a annoncé une saisie record estimée à 2 millions de dollars : environ 120 armes (dont 93 fusils d’assaut), soit presque le double du total enregistré pour tout le mois de septembre à Rio, ainsi que plus de trois tonnes de drogues, des munitions et de l’équipement militaire. Parmi ces armes, de nombreux fusils AK-47 et FAL d’origine étrangère (Venezuela, Argentine, Pérou, Russie, Allemagne, Belgique…), des modèles militaires difficiles à obtenir légalement.
Ont été saisis beaucoup de ghost guns (armes sans numéro de série) et des armes artisanales fabriquées localement, qui complètent le trafic d’armes importées (majoritairement des États-Unis). Ces armes sont utilisées majoritairement pour un trafic, dont les revenus permettent d’étendre le contrôle territorial des gangs, « nous sommes face à un arsenal typique d’un scénario de guerre », a déclaré Felipe Curi, secrétaire de la police civile de Rio de Janeiro.
Un ‘’spectale’’, éminement politique
Le gouverneur d’extrême droite de Rio, Cláudio Castro, a qualifié ces gangs de « narcoterroristes ». Pour lui Rio serait en situation de guerre, et la réponse releverait plus de l’ordre de la défense que de sécurité publique.
Mercredi, après la découverte de dizaines de corps dans la forêt, Castro a déclaré que l’opération contre le Comando Vermelho était « un succès, hormis la mort des quatre policiers ». Il a précisé que seuls les agents en uniforme étaient des « victimes ».
Sur le plan politique, cette opération renforce la popularité du gouverneur auprès d’une partie de l’opinion conservatrice de Rio et aussi à l’international : sa couverture médiatique a fait exploser ses réseaux sociaux (+1 million de nouveaux abonnés). Élu sur un programme sécuritaire, Castro est désormais perçu comme une figure centrale de la lutte contre la criminalité à Rio et projette de surfer sur cette popularité en vue des élections prévues en 2026.
L’extrême létalité de l’opération s’inscrit dans un narratif de guerre, en rupture avec les méthodes négociées encouragées par l’ADPF 635 : le principe du “shoot first and ask questions afterwards” rappelle la rhétorique de Donald Trump, qui qualifiait aussi les gangs de « narcoterroristes ». Le sénateur Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président, aurait même suggéré que les États-Unis attaquent les bâteaux qui transporteraient de la drogue via Guanabara Bay, sur la côte carioca.
De son côté, le président Lula da Silva, dont la réaction a tardé, a affirmé que le Brésil ne peut « accepter » le crime organisé, tout en appelant à une action coordonnée qui ne mette pas en danger policiers, enfants et familles innocentes. En phase avec les lignes traditionelles du camp socialiste, Lula a condamné l’opération sur la forme, révélant des tensions entre l’État de Rio et le gouvernement fédéral.
Les jeunes recrues, un vivier pour rester une organisation criminelle puissante
Cette opération n’aurait pas un impact signifiant sur l’hégémonie du Commando Vermelho autres organisations criminelles à Rio, tant leur capacité à se renouveler est importante, entre 300 et 370 nouvelles recrues par semaine. Les stratégies de lutte contre le trafic ne modifient réellement la structure des organisations que lorsqu’elles réduisent l’entrée de nouveaux membres ou vise les chefs.
Beaucoup de jeunes, dont une grande partie de mineurs, sont recrutés sous la promesse de gain de statut social, d’appartenance à un groupe et vie d’oppulence et d’impunité.
Les réseaux sociaux jouent un rôle central dans le recrutement des jeunes, mais aussi dans la construction d’une adhésion émotionnelle. De nombreuses vidéos et montages ont circulé après les opérations, montrant des familles en pleurs.
Il existe une véritable culture de l’ostentation : certaines publications, devenues virales, exposent motos, billets, armes etc.
Plusieurs magistrats dénoncent le contrôle insuffisant des plateformes numériques, l’impunité des auteurs de ses publications ainsi que la nécéssité d’une modifcation de la législation brésilienne en la matière.
Ces contenus deviennent un terreau d’enquête pour les autorités : certaines images ont servi à identifier et arrêter plusieurs individus après l’opération du 28 octobre. Dans les jours qui ont suivi, d’autres profils ont relayé des messages de deuil ou des promesses de vengeance.
Réactions nationales et internationales
L’ampleur du massacre a suscité une vive controverse et la réprobation d’organisations de défense des droits humains.
Des proches de narco-traficants tués dénoncent des exécutions sommaires (présence d’un corps décapité).
Des manifestations ont eu lieu à Rio et dans tout le pays ; Amnesty International et le Haut-Commissariat des Nations unies se sont dit ‘’ horrifiés’’, et ont exprimé leur « vive préoccupation » face au nombre élevé de victimes et rappelé aux autorités l’obligation de respecter les normes internationales. António Guterres, secrétaire général de l’ONU qui participera à la COP30, a insisté sur la nécessité d’enquêtes rapides et transparentes.
La pacification, à quel coût ?
Rio est la vitrine de ce qu’il se passe plus largement au Brésil : le fossé social se creuse et les fractures sociales sont toujours plus importantes : la misère se concentre dans la zone nord de Rio, plus que dans la zone sud, plus touristique. Pour réduire l’emprise des groupes criminels sur les favelas, la solution réside moins dans les opérations de grande envergure (d’autant que le recrutement et le renfocement des groupes criminels se fait en prison) que dans l’implantation de politiques préventives visant à réduire la vulnérabilité des zones périphériques à la criminalité.
La montée en puissance des cartels dans plusieurs régions du pays montre que la criminalité est le corollaire direct de la pauvreté.
L’interventionnisme ne suffira pas à mettre fin au règne des cartels et à leur économie parallèle : il faut des politiques publiques conçues pour les populations de ces zones, et non contre elles. Au premier rang desquelles des propositions éducatives et professionnelles pour favoriser la réinsertion, le renforcement des services publics et le partage d’informations entre forces de l’ordre.
Mais la corruption continue de gangrener le pays et la politique est paralysée par la polarisation entre partisants et opposants au bolsonarisme.
Dix jours après : la COP30 à Belém
Pendant ce temps, les projecteurs internationaux se tournent vers Belém, en Amazonie brésilienne, où se tiendra la COP30 du 10 au 21 novembre 2025, que Lula promet comme « la meilleure de toutes ».
Ce sommet climatique, réunissant près de 200 pays, dressera un bilan de la mise en œuvre de l’Accord de Paris et définira les prochaines étapes mondiales face au réchauffement. La localisation de Belém est hautement symbolique : située à la frontière de la forêt amazonienne, porte d’entrée du « poumon vert » de la planète, la ville accueillera également des délégations autochtones.
À Rio, plusieurs événements parallèles sont prévus : sommet des maires du C40, prix Earthshot[1] du prince William, forums économiques à São Paulo sur la finance verte… Des dizaines de milliers de personnes sont attendues au Brésil. En prévision de ces évènements, le gouvernement multiplie les exercices de sécurité, renforce ses patrouilles, et sécurise les sites.
Le contexte pré-COP reste tendu, entre menaces de déstabilisation régionale (annonce du président américain d’une intervention militaire au large des côtes vénézuéliennes et colombiennes), critique de l’annonce de l’amplification du forage par le gouvernement de Lula et défis logistiques à Belém, notamment pour l’hébergement. Néanmoins, aucune annulation majeure n’a été signalée : « tout reste planifié », selon les organisateurs.
[1] Sorte d’Oscars de la protection de l’envionnement.
Et après ?
Presque toutes les victimes du 28 octobre sont de jeunes recrues sans responsabilité dans la hiérarchie. Cela renforce l’idée d’une opération de communication, une solution de court terme cherchant des chiffres plus qu’un réel changement structurel. Néanmoins, le gouverneur de Rio a rapidement annoncé qu’au moins 10 opérations similaires auraient lieu dans les prochains mois.
De telles interventions ont déjà eu lieu avant des événements majeurs accueillis par la ville : les Jeux olympiques de 2016, le G20 de 2024 ou encore le sommet des BRICS en 2025. Beaucoup s’interrogent : s’agit-il d’une démonstration sécuritaire avant l’accueil international des dirigeants ou d’une véritable lutte contre la criminalité ?
Par ailleurs, la presse brésilienne anticipe de nouvelles opérations policières violentes après la COP, en réaction à la mort des quatre agents. Une perspective que partage Pascal Gras, dont l’expérience approfondie en Amérique latine et les relations de longue date avec les forces de l’ordre lui confèrent une crédibilité particulière dans l’analyse de ces dynamiques sécuritaires.
Enjeux et contradictions
Le Brésil se retrouve ainsi « sous observance » pour ses deux visages opposés : celui d’un pays hôte de l’ONU sur la scène internationale, leader régional du changement climatique éthique et du développement durable, et celui d’un État confronté à une violence urbaine chronique.
La tension entre un message environnemental ambitieux et une crise humanitaire locale est palpable. Les images de cadavres dans les favelas rappellent que la sécurité publique et le respect des droits humains demeurent des défis majeurs à relever pour le Brésil avant de devenir le leader sud-américain du monde de demain.








